Reportage 2
"Mai Lucas cadre des images dans le 19e qui sont celles de notre quotidien.
En les cadrant, elle donne une possibilité de mieux isoler un visage, une attitude, un corps, une sensualité,
inaperçus.
Photographe de mode et d’actualité, elle croise ses deux savoirs pour embellir la prose des rues du 19e."
Robert Cantarella, Frédéric Fisbach
Reportage 1
"Cela fait un an que je viens régulièrement passer quelques jours dans le quartier du futur grand centre culturel, le 104.
Afin de rendre compte de l’endroit dans lequel il allait s’installer, de rencontrer les gens du quartier pour raconter un peu de leur histoire et tenir compte de sa particularité multi culturelle…
C’est très naturellement et instinctivement que je me suis dirigée vers les foyers de travailleurs africains ; le quartier en dénombre beaucoup et, à l’intérieur, une petite partie de l’histoire du peuple africain de Paris s’y inscrit.
Je ne peux pas dire que cela a été facile mais une faille s’est ouverte et je m’y suis glissée…
J’ai rencontré des personnes formidables et à leur contact, j’ai pu voir la vie avec une dimension agrandie."
Maï Lucas
Les foyers
Cela fait longtemps que je n’ai pas écrit, car j’ai pu enfin commencer mes photos…
Je ne peux pas dire que cela a été facile ni que c’est quelque chose de gagné d’acquis, mais enfin une faille s’est ouverte et je mis suis glissée…
Lorsqu’ un photographe fait des photos, il lui semble qu’il n’a plus rien à raconter à ajouter, que la photo parle pour lui, pourtant souvent derrière l’imaginaire de celui qui la regarde et la comprend, il y a encore des mystères non élucidés.
Des questions qui subsistent et malgré la satisfaction devant ce que l’on voit, on veut en savoir plus...
On me demande souvent d’écrire avec mes images, je me sens un peu gauche, l’écriture c’est pas mon truc, je suis quelqu’un de visuel.
Ce que je vois me dit ce que l’on n’a pas besoin de dire.
Cette fois ci durant ma résidence, je me prête au jeu :
En traînant dans les foyers, j’ai compris l’extrême dureté d’être sans papiers. On est dans une ville et on n’est rien, interdiction de travailler, problèmes pour se nourrir, pour consommer et surtout la peur d’être renvoyé comme un mal propre à la case départ vers ce que l’on a fui.
Dans les foyers, il y a beaucoup d’errants, des âmes perdues, comme dans un camp de réfugiés... mais en France.
Certaines personnes ont risqué leur vie, certains ont vu mourir autour d’eux sur les barques qui les ont sauvés des tortures de certains régimes.
Certains ont dû travailler dur et économiser pour s’acheter leurs billets.
D’autres ont pris la place d’un père, d’un cousin retourné au pays.
Mais tous sont venus dans l’espoir de trouver du travail et de construire une nouvelle vie.
Ce sont des jeunes, des hommes, des gens pleins de courage qui ont atterri dans ces lieux de misère.
Les locaux sont loués par des sociétés privées. Plus de 300 Euros par mois, la chambre avec eau courante. Les toilettes, douches et cuisines sont communs à chaque étage.
Et très peu d’employés de ménage pour maintenir les lieux communs dans un bon état (de plus, paraît-il leurs salaires sont si faibles qu’ils font juste le minimum).
Les lieux communs sont vraiment mal entretenus malgré les efforts faits par les occupants.
Les murs sont en lambeaux, les escaliers jamais nettoyés, les éviers délabrés. Rares sont les réparations.
Toute la journée durant, les hommes se relayent pour préparer les repas.
Celui qui ne travaille pas aujourd’hui fera à manger pour les autres. La solidarité se vit au quotidien.
On se cotise, on achète des frigidaires, on achète de la nourriture…on se fait payer pour la cuisine. Beaucoup reviennent de loin et ont survécu grâce à la chaîne de l’entraide.
Tous ces hommes qui veulent travailler, réduits à l’attente dans les couloirs des foyers dans l’espoir d’avoir des papiers pour s’intégrer et subvenir à leurs besoins...
Alors il y a les petits métiers à la journée, à la semaine, dans les chantiers…
Il y a la « débrouille »: réparateur de chaussures, coiffeur, couturier un jour, vendeur de maïs grillés le lendemain.
Maï Lucas, août 2007